Vous vous souvenez peut-être qu'il y a quelques mois, je suis parti à la découverte d’un certain nombre de groupes rock bordelais des an...

À la découverte de la scène rock bordelaise 1988-1998


Vous vous souvenez peut-être qu'il y a quelques mois, je suis parti à la découverte d’un certain nombre de groupes rock bordelais des années 1970 et 1980 grâce à une compilation en double CD publiée par l'association musicale Bordeaux Rock. Il se trouve que vers 2006, suite au succès de cette première collection Bordeaux Rock a récidivé en publiant deux autres doubles CD, l'un célébrant la scène telle qu'elle se présentait en 2006, l'autre revenant sur les artistes opérant cette fois-ci entre 1988 et 1998. Une fois de plus, j'ai pensé qu'il serait intéressant de m'asseoir, de mettre mon casque audio et d'évaluer comment la musique avait résisté à l'épreuve du temps, trois décennies plus tard.


Le packaging était prometteur, avec des dessins troublants de Caroline Sury, un édito tout en majuscules signé par José Ruiz, figure de proue de Bordeaux Rock, et des mini-biographies instructives de chaque groupe (40 en tout !). La capsule temporelle était prête à être explorée, le CD 1 était en place, il ne restait plus qu'à appuyer sur « play » !   


Le bon vieux lecteur de CD paré au décollage.
L'album s'ouvre sur les guitares jangly et les accents Velvet Underground de Soap, et les vastes étendues sonores de Mary's Child, tous deux suggérant qu'une bonne partie de la scène bordelaise était déjà passée de son obsession punk des années 1980 à une atmosphère indie pop un poil plus grunge. Il faut attendre quatre titres pour voir apparaître une première chanson en français, sous la forme du très funky Donald raccrocha sans répondre de Mr Kuriakin, projet mené par Paco Rodriguez, qui avait précédemment brillé avec le groupe à succès Gamine. 

Puis cela me fait quelque peu chaud au cœur d'entendre un morceau de Charming Boys, un groupe mélodieux fortement influencé par les Smiths. Dans une vie antérieure, j'ai peut-être même fait partie d'un groupe qui s'est produit à leurs côtés à quelques reprises. À l'époque, ils avaient le vent en poupe après avoir fait la première partie de Blur, alors en pleine ascension, et ils ont acquis, à juste titre, une solide réputation de groupe de scène. Le morceau qui figure ici, What a Way of Life, n'est d’ailleurs guère plus qu’un arrangement live immortalisé sur disque. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, mais il aurait été intéressant d'entendre ce qu'ils auraient pu atteindre s'ils avaient pu se développer en tant que groupe de studio avec une ingénierie et une production plus poussées.  


Le livret est très complet.
Freezin' Manchester de Lemon Curd est doté d’accents rythmiques et mélodiques me rappellant beaucoup Lloyd Cole ou les Prefab Sprout. C'est bien évidemment un compliment ! Quelques titres plus loin, Pimple Shame remporte la palme du meilleur nom de groupe, Nuer s'affranchit de la barrière de la langue en livrant un instrumental (trois des quatre musiciens sont crédités comme jouant du séquenceur, ce qui est un peu effrayant), avant l'énergique Real Atletico qui – quel rebondissement – revendique lui aussi le meilleur nom de groupe de la compilation. Le groupe comptait dans ses un joueur de mandoline mystérieusement appelé Pierre "Suspense" Emery. Je parviens à repérer un peu de son jeu dans le mix et cela me rend étrangement heureux. 



La pop mélodique continue alors à s'installer avec le titre Je veux être sous le mer de Bonjour Chez Vous, qui fait le plein d'arpèges de guitare et de carillons aux synthés, le tout très tendance à l'époque. C'est soigné et propre, mais cette pop sucrée a une saveur particulière lorsqu'on sait que le chanteur Thierry Sabir - qui a collaboré par la suite avec Paco Rodriguez au sein du projet Sitarsonic avant de signer son propre album, Apollopop - est décédé fin 2023. Rest in peace, Thierry.


Noir Désir, le plus célèbre export bordelais de cette période, nous présente Un Jour en France, extrait de son quatrième album. Cela sonne très pro et quelques classes au-dessus du reste, mais encore aujourd'hui, il est difficile d'écouter le groupe sans penser aux événements bouleversants qui ont eu lieu en 2003. Le disque 1 se termine avec Tortilla Flat, dont je suis ravi de lire qu'ils rappellent XTC et Bowie. En écoutant leur titre Walking, extrait de leur unique sortie, une cassette 3 titres (les temps ont bien changé...), il y a en effet un soupçon de Bowie dans la voix du chanteur Jérémy Vacances... et même un peu des Silencers dans les lignes d'harmonica !    



Le second chapitre commence avec Sleeppers et un morceau hardcore qui donne un peu l'impression d'être coincé à proximité de grands travaux publics, sans casque antibruit à portée de main. Mais j'attends déjà avec impatience le « duo iconoclaste » (selon les termes du livret) de la piste 4. Il s'agit du duo drum'n'bass (au sens propre) Belly Button, composé de Fred Bourdil et Franck Stofer, que j'ai eu l'immense plaisir de connaître à l'époque où ils étaient étudiants. Ils se sont ensuite fait un nom en tant que valeur sûre de festivals dans le monde entier. Belly Button a signé un retour inattendu il y a quelques années mais, d'après ce que j'ai pu constater, Franck est maintenant responsable de la coordination et du développement au Grand Palais Immersif à Paris, tandis que Fred reste un musicien actif vivant localement, se produisant sous le nom de Fredovitch One-Man Band et collaborant avec des formations telles que King Khan & The Shrines et Ardi'town. Le morceau qui figure ici, Mister Hamster, est synonyme d’1'58'' d'énergie pure. Je soupçonne que lors de l'enregistrement de cette chanson, ils étaient torse nu et trempés de sueur, mais je peux me tromper.


Cette ambiance s’installe pour la majeure partie du disque 2, culminant d'abord avec le chanteur de Glu, Pierre Poirier, qui hurle dans le micro comme si c’était sa dernière nuit sur Terre, soutenu dans l’exercice par ses collègues Yvon Tutein et Bruno Lacaussague, ce dernier étant amusamment crédité de « guitare approximative ». La pochette évoque les "textes en français et assumés" de Glu, comme si les groupes de l'époque devaient presque s'excuser de chanter en français, ce qui explique en partie pourquoi si peu de titres de cette compilation sont dans la langue de Molière. Cette performance est égalée par Petit Vodo, un musicien solo qui jouait apparemment à la fois de la batterie, de la guitare, du chant et parfois de l'harmonica, et dont l’œuvre aurait été acclamé par la critique au Japon. 



Nous en sommes maintenant à la piste 16 et au morceau Channel 666 de TV Killers, dans lequel j'entends des échos de Beastie Boys, mais tout cela est devenu tellement implacable que je souhaiterais que l'album soit terminé pour pouvoir passer à autre chose de plus « middle of the road » (j'ai une soudaine envie de mettre du Carpenters). J'arrive enfin à écouter le dernier morceau des blues rockers Art 314, décrits dans les notes de pochette comme le « house band » de la salle mythique Le Jimmy. C'est presque un soulagement lorsque leur chanson enjouée, The Race, titre de leur unique album, s'achève. 


Le tracklisting au complet.

Quel est donc le bilan ? Pour commencer, je pense qu'il s'agit d'une compilation qu'il est préférable d'apprécier par petites touches plutôt que de l'écouter du début à la fin. Cette succession décoiffante de groupes qui se ressemblent un peu et crient aussi fort les uns que les autres sur le disque 2 est certainement quelque chose m’est resté dans les oreilles, mais heureusement il y a suffisamment de rayons de lumière mélodiques ailleurs pour que l'ensemble vaille le détour. Une autre chose qui frappe, outre le manque de paroles en français, c'est la prédominance masculine des groupes. D'après ce que j'ai pu constater, seule une poignée d'artistes comptait des femmes dans ses rangs (Charming Boys, Kim et Marie, Skullduggery, Basement, et Wunderlich Ausgang, je crois que c'est tout). Il est donc ironique que la pochette représente une chanteuse, mais il y a peut-être quelque chose qui m’échappe. 


Still, Mais, une fois de plus, c'est un véritable plaisir de pouvoir remonter le temps pour explorer la scène musicale locale telle qu'elle était dans les années 1990, et je remercie l'équipe de Bordeaux Rock d'avoir réalisé cette compilation, qui constitue un excellent témoignage de cette, qu’on pourrait qualifier de grinçante, énergique, bruyante par moments, et globalement assez sombre et sérieuse. Bref, pour me remettre de mes émotions, direction un best of des Carpenters. 


Si vous souhaitez acheter et écouter l'album vous-même, quelques exemplaires sont disponibles en ligne sur le site de Bordeaux Rock, au prix de 10 euros.
> Repartez à la découverte de la collection Bordeaux Rock 1977-87 !
> This article is also available in English!

0 commentaires: