
Nous sommes à Arcachon, à la fin du XIXe siècle, et Sylvain Dornon (photo ci-contre), boulanger, s’est donné pour mission de faire revivre la tradition landaise tombée en désuétude de la marche sur échasses. Pour ce faire, il organise des démonstrations et des spectacles, puis décide de gravir la tour Eiffel sur échasses, avant de partir de Paris pour rejoindre Moscou. Mais revenons au début…
L'utilisation des échasses s'est généralisée dans les Landes à partir du XVIIIe siècle. Ces instruments en bois (munis de lanières de cuir aux pieds) étaient principalement utilisés par les bergers, à la fois pour se déplacer plus facilement dans les terrains marécageux et pour élargir leur champ de vision lorsqu'ils surveillaient leur troupeau de moutons. Les messagers et les facteurs, soucieux de gagner du temps et de marcher d'un pas régulier, utilisaient également les échasses dans les Landes. Mais à mesure que les zones humides s'asséchaient, grâce aux travaux de Nicolas Brémontier et de Jules Chambrelent, dont nous avons déjà parlé dans un précédent article, l'usage des échasses a commencé à disparaître.
C'est là qu'entre en scène Sylvain Dornon, né en 1858 à Salles, à l'est d'Arcachon et à l'extrémité nord des Landes. Il n'était pas issu d'une famille de bergers. Son père était en effet résinier, récoltant la résine des pins de la région, et Sylvain devint boulanger à Lugos, non loin de là. Mais il était fasciné par la musique et la danse, et c’est à Lugos qu’il créa l’une des toutes premières troupes de danse folklorique à se produire… sur des échasses. À la fin des années 1880, le jeune boulanger s’installa à Arcachon, où il s’établit dans la rue du Casino, en centre-ville.
La rue du Casino s'appelle désormais rue du Maréchal de Lattre de Tassigny. On aperçoit la boulangerie Dornon à gauche de cette photo ; elle était inoccupée au moment où celle-ci a été prise. |
Alors que l'attrait touristique de la ville ne cessait de croître, il eut une idée qui s'annonçait lucrative : divertir les visiteurs en organisant des spectacles dans le verdoyant Parc Mauresque, situé à quelques mètres seulement de sa boulangerie. Les spectacles d’échassiers comprenaient des courses et des danses, culminant en un numéro de quadrille connu sous le nom gascon de Lou Quadrilh dous tchancats (les échassiers étaient appelés « tchanqués », tout comme le sont encore aujourd’hui les célèbres cabanes sur pilotis au milieu de la baie d’Arcachon).
Dans la pure tradition des spectacles de rue, les spectateurs étaient invités à faire des dons généreux à la fin du spectacle. Le concept s'avéra fructueux, mais Dornon estimait que lui et ses échasses méritaient une plus grande visibilité. En septembre 1889, il se rendit donc à Paris pour l'Exposition universelle et, en tenue de tchanqué, gravit les marches menant au deuxième étage de la tour Eiffel. Cet exploit fit l'objet d'une large couverture médiatique.
| Malheureusement peu d'échasses dans le parc Mauresque ces jours-ci. |
Vêtu de la tenue traditionnelle du berger landais (avec manteau en peau de chèvre et béret), muni d'un sac contenant des cartes, quelques vêtements de rechange et un fusil chargé (on n'est jamais trop prudent), Dornon quitta la place de la Concorde à Paris le 12 mars 1891, entouré d'une foule de 2 000 partisans enthousiastes !
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| Le jour du départ depuis la place de la Concorde à Paris (source photo : bassindarcachon.com). |
Cette aventure a même suscité une certaine controverse, car selon certaines rumeurs, Dornon aurait pris le train par endroits pour se faciliter quelque peu la tâche. La presse française s'est rapidement emparée de cette information, bien que Dornon ait affirmé par la suite (dans son récit personnel du périple publié l'année suivante par l'imprimerie bordelaise Gounouilhou*) qu'il n'avait pris le train qu'à Jastrow, en Allemagne, pour se produire lors d'un spectacle de cirque ponctuel à Kustrin, avant de revenir en train au même endroit afin de poursuivre son périple.
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| Source: Wikipedia |
Quoi qu’il en soit, après 58 jours et 2 875 kilomètres, Dornon arriva à Moscou, précédé d’un cortège de police. Il fut acclamé par une foule scandant « Vive la France ! » et accueilli avec une réception au champagne, même si le personnel de l’exposition française ne semblait pas particulièrement enchanté : il ne fut pas autorisé à marcher sur des échasses lors de l’événement et ne reçut même pas de billet de courtoisie. Cependant, après avoir participé à plusieurs autres festivités (dont une course sur échasses contre un clown allemand) et visité Saint-Pétersbourg, Dornon monta enfin dans un train et entama le voyage de retour, qui allait bien sûr prendre beaucoup moins de temps… même s’il ne se déroula pas sans incident : à un poste-frontière, les verres gravés que Dornon rapportait à ses amis en souvenir furent tous cassés lors d’une fouille effectuée par un douanier trop zélé.
De retour à Arcachon, Dornon reprit ses fonctions à la boulangerie. Mis à part les visiteurs venus le féliciter pour ses récents exploits, sa vie retrouva une certaine normalité. Ses échasses landaises continuaient toutefois de le passionner bien plus que la production de la boulangerie ; il participa à des courses et à des spectacles de danse dans toute la région jusqu'à sa mort en 1900, à l'âge de 42 ans seulement. Son héritage est d'avoir fait revivre une tradition landaise qui avait déjà disparu, et le concept qu'il a développé perdure encore aujourd'hui, de nombreuses troupes de danse folklorique sur échasses continuant à divertir les foules.



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