Lors de la récente publication d’un dossier sur la salle de spectacle l’Alhambra , j’ai été frappé par les souvenirs partagés par de nomb...

Retour à l’Alhambra en compagnie de Philippe Serra

Lors de la récente publication d’un dossier sur la salle de spectacle l’Alhambra, j’ai été frappé par les souvenirs partagés par de nombreux Bordelais qui se remémoraient avec beaucoup de nostalgie les beaux jours de ce lieu aujourd’hui disparu.

Parmi ces grands témoins était Philippe Serra (ci-contre), l’un des illustres contributeurs au livre référence « Bordeaux Rock(s) » signé Denis Fouquet. Pour Invisible Bordeaux Philippe a gentiment accepté de partager quelques impressions d’événements ayant eu lieu dans cette salle mythique, dont certaines sont extraites d’un projet de livre de souvenirs de la période 1962-1972. Voici donc quelques instantanés qui permettront de voyager dans le temps… mais toujours au même lieu : l’Alhambra.

Octobre 1963 : Gene Vincent

« J’étais venu à ce spectacle plus par curiosité que par connaissance de l’artiste. Ce fut une bonne surprise et une découverte : énergie et pied estropié, cuir noir et fragilité perceptible d’une sensibilité à fleur de peau, et un impact scénique difficile à expliquer. On n’utilisait pas encore couramment le mot de « charisme », mais c’est bien de cela dont il s’agissait. Ayant été admirateur de Line Renaud dans mon enfance de l'après-guerre, puis amateur de jazz, je ne me suis pas passionné d’emblée pour le rock. Je suis néanmoins sorti de l’Alhambra plus nettement converti au rock’n’roll, mais avec une foi encore bien fragile ! »

Chuck Berry, relié à son Vox 30 watts.
(Crédit photo : Christian Perez)
Mars 1966 : Chuck Berry

« Un événement à ne pas rater ! Memphis Slim, Ronnie Bird, Antoine et Chuck Berry. Ce dernier m’a étonné par sa pêche et son économie de moyens, sa Gibson rouge branchée sur un simple ampli Vox de 30 watts non repris par la sono. Il faut dire que de toute façon la sono de l’Alhambra à l’époque ne devait pas être beaucoup plus puissante que le Vox de Chuck ! Les concerts de rock conservaient encore un format traditionnel du music-hall, comportant une importante première partie proposant divers artistes, avec même en ouverture de tableau des équilibristes ! Ce soir-là, pour débuter le spectacle il y eut un numéro d'antipodiste, si je m'en souviens bien… »

Novembre 1967 : Pierre Henry

« Pierre Henry, tel un DJ du prochain siècle, a installé ses magnétos, ses générateurs peut-être, ses mixeurs et ses amplis, sur un ring de boxe trônant au centre de la salle Alhambra Casino. Son attitude est simple et naturelle, tandis qu’il prépare un concert de fou. Le son sort sur dix canaux séparés, dont les groupes de haut-parleurs forment comme un cercle magique, entourant les futurs auditeurs qui seront installés sur des matelas. J’assiste, et collabore médiocrement, au dernier fignolage consistant à suspendre d’imposantes tentures, du très haut plafond jusqu’au sol, dans certains endroits des parois de ce cube, afin d’en améliorer l’acoustique. Le soir du concert, troublé par l’affluence d’un jeune public excité, c’est à peine si j’ai remarqué que le dispositif avait changé de salle. L’Alhambra théâtre, malgré sa forme oblongue, sa scène inamovible, et l’important balcon-promenade occupant les trois autres côtés, s’était certainement révélée meilleure opportunité du point de vue perfection du son, que la salle de bal où s’étaient concentrés nos efforts. 

Ce qui m’a le plus frappé, c’était le light show projeté sur le plafond, premier spectacle psychédélique auquel j’assistais. Des formes amibiennes écarlates, frangées de jaune dégradé, lançaient leurs pseudopodes ramifiés sur le fond d’un vert profond. Le concert de Pierre Henry fut pour moi une expérience étrange et captivante : l’impression d’une immersion totale dans l’art vivant de notre temps. »

Novembre 1967 : Frankenstein par le Living Théâtre

« Morceau de bravoure de l’outrageuse troupe Living Théâtre utilisant notamment un important échafaudage, qui représentait probablement l’essentiel des dix tonnes d’équipement dont parlait le leader Julian Beck dans ses interviews. L’œuvre de Mary Shelley, dans une « nouvelle version », était idéalement choisi pour offrir, en cadeau au public réceptif, l’indélébile souvenir de théâtreux hors norme. »

Novembre 1969 > Soft Machine

« L’Alhambra constituait un embryon de multiplex, avec son hall, son bar, ses foyers, et ses deux salles principales : d'un côté le casino dont l'espace, en dehors de sa modeste scène, était totalement occupé par une piste de danse, de l'autre la salle de concerts et de théâtre ; toutes deux séparées par une grande porte presque toujours fermée. Ce jour-là, elle était ouverte, permettant au public de passer librement de l'une à l'autre des deux espaces pour le « Guinch Experiment » organisé dans le cadre du festival Sigma 5. Musicalement, deux formations étaient à l'affiche, Soft Machine et le Ronnie Scott Band, l'utilisation des deux scènes permettant qu'elles se produisent simultanément. La salle de théâtre avait été débarrassée de ses sièges et son centre était encombré d'une imposante structure gonflable crée par le plasticien Jeffrey Shaw. Je n'ai pas vu grand-chose du second groupe que l'on avait placé de ce côté-là, car évidemment je n'en avais que pour les Soft Machine. Le sol y était envahi de ballons en baudruche et, en milieu de session, nous eûmes la surprise de voir apparaître un éléphant, dont la seule mission semblait être de les écraser. Cela provoqua bien sûr un beau remue-ménage ! J'aurais évidemment été moins étonné si j'avais vu ce pachyderme, emprunté à un cirque invité, promené dans les rues de Bordeaux porteur de panneaux publicitaires annonçant cette inoubliable soirée ! J'ai surtout été marqué par un intense solo de batterie de près de vingt minutes, offert par un Robert Wyatt torse nu auquel ses complices avaient laissé le champ libre. 

À gauche, le Ronnie Scott Band et l'imposante structure gonflable (archives Sigma) et, à droite, Robert Wyatt en plein solo (photo : Anne Lafosse).
C'était la première fois que je me trouvais ainsi aussi proche d'un tel musicien, au point de presque pouvoir le toucher, et bien que sachant qu'il était placé au-dessus de nous grâce à la hauteur de scène, j'ai conservé en souvenir la sensation que le public auquel j'appartenais l'entourait presque complètement, totalement fasciné ! »

Novembre 1979 > The Stranglers 

« C'était deux ans avant Golden Brown, mais on sentait que le son punk des Stranglers devenait plus harmonique. J'écoutais attentivement ce bel ensemble et je l'appréciais, mais je regardais surtout le jeu de jambes de Jean-Jacques Burnel, moins parce qu'il était le Frenchie de la bande, que parce qu'il en était le bassiste, alors que je commençais à reprendre en main le même instrument que lui. Pour les musicos bordelais, grands ou petits, venir à l’Alhambra c'était aussi, depuis longtemps, une occasion de pouvoir admirer les autres, et de leur emprunter, plus ou moins consciemment, à l'occasion quelque nouveauté dans la permanente évolution de la culture rock ! »

Le billet du concert et
sa mention "quartet".
(Collection Philippe Serra)
Avril 1981 > Larry Coryell quartet

« J'aimais bien le côté touche-à-tout du grand guitariste Larry Coryell, alors revenu à une période acoustique, je l'avais même apprécié en chanteur dans l'album The Real Great Escape, mais sur le billet d'entrée pour ce concert, le libellé « Larry Coryell quartet » me paraissait un peu énigmatique. Finalement, pour dialoguer avec Larry il y eut un autre virtuose de la six cordes, Philip Catherine, et même, si ma mémoire ne me trompe pas, une troisième guitare, celle de l'impressionnant Paco de Lucía. Que du bonheur ! L’Alhambra, digne de la référence à Grenade suggérée par son nom, a toujours eu l'art de dégoupiller les surprises ! »

Novembre 1981 > Indoor Life, Rita Mitsouko et Bernard Szajner

« Dans le cadre du festival Sigma 17, l’Alhambra proposait, sur un plan d'égalité : Indoor Life, que j'avais déjà vu à la Salle des Fêtes de Grand Parc (les artistes d'avant-garde américains aimaient bien Bordeaux à ce moment-là), du progressif new wave dominé par l'originalité d'un trombone ; Rita Mitsouko, sympathique duo dont on n'aurait toutefois jamais imaginé alors qu'un jour un de ses clips ferait un malheur à l’échelle planétaire ; et Bernard Szajner, qui avait inventé une harpe laser dont il nous fit une démonstration brillante. 

Bernard Szajner et son harpe laser. (Photographe inconnu)
Gérald Lafosse, fils du président-fondateur du festival Sigma, avait perçu, lors du concert de Pierre Henry, toutes les promesses portées par les innovations dans les jeux de lumière, et il s'était lancé aussitôt dans une carrière d'éclairagiste. Il se mit au service de Szajner, monta à Paris, et quand la harpe de celui-ci rejoignit l'équipe de Jean-Michel Jarre, Gérald fit de même. C'est ainsi qu'il organisera les si importantes atmosphères lumineuses des colossaux concerts du compositeur d'Oxygène en Chine. Un simple spectacle, offert au départ par l’Alhambra, pouvait à la fin vous mener très, très loin... »

Couverture du livret de la tournée.
(Collection Philippe Serra)
Février 1982 > artistes du label « Les Disques du Crépuscule »

« Le plateau présenté par ce label branché, sous le titre « Some of the interesting things you'll see on a long-distance flight », comprenait Winston Tong (San Francisco) chanteur de Tuxedo Moon, The Durutti Column (Manchester), Richard Jobson (Londres), Paul Haig (Edimbourg) et Antena (Paris). Parmi tous ces musiciens, celui dont je me souviens le mieux est Durutti Column, nom de groupe derrière lequel se cachait la guitare d'un seul artiste. Cela m'évoquait l'expression « chaque Anglais est une île » entendue dans mon enfance. Ce fut, je le crois, pour ma curiosité de spectateur, le dernier concert à l’Alhambra. »

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